Il me fait attendre. J'ai les mains posées sur mes genoux. La production en cours occupe tout l'espace. Une table basse et une banquette fatiguée ont été placées là pour ceux qui n'auraient pas compris. Si on n'a pas un rôle à jouer dans cet atelier, on peut circuler.
L'été indien parisien s'invite par les vitrines du Viaduc des Arts du 12e arrondissement. Des nuages en verre blancs, ocre ou bleus projettent leurs reflets sur les voûtes de briques.
Le souffleur tient la canne en acier mais ce n'est pas lui qui souffle, c'est son assistant. Une autre personne attend en combinaison anti-feu pour apporter le disque en fusion au four de refroidissement. Le débit saccadé du chalumeau est la seule concession que leur danse fait au silence.
Les passants se collent à la vitre pour observer le spectacle, aimantés comme moi par la matière embrasée qui se fait emporter par la gravité. Les gestes sont précis et puissants. La forme s'étire à mesure que la canne roule au bout des doigts de l'artisan. Ils ne peuvent pas sentir l'odeur métallique des outils chauffés à blanc, ni la transpiration que, moi, je perçois.
Je n'ai rien à faire là. Depuis ma banquette, j'essaie de déchiffrer les tatouages sur ses bras.
Je veux lui parler d'un projet de podcast que je porte. Je voudrais qu'il me confie son histoire. L'amour fou qu'il voue à sa matière. Son destin spectaculaire. J'ai envie de comprendre les cicatrices qu'il porte dans son regard, celles qui enlacent ses rêves et son ambition. Pour moi c'est une histoire, pour lui c'est un destin. Souffleur de verre.
Il finit par s'asseoir en face de moi. Il me regarde suffisamment longtemps pour que je me voie dans ses yeux. La robe noire qui remonte sur les genoux serrés en biais, le sac à main posé contre les pieds. Les cheveux disciplinés. La veste ajustée.
« Encore une bourgeoise qui vient sauver les métiers d'art ? »
Il s'en fout que j'ai repris une maison d'éventails. Que j'ai imaginé un laboratoire de la rareté qui apporte des projets dans les ateliers. Il s'en fout de mon média associatif. Il ne veut pas répondre à mes questions. « Je suis pas là pour nourrir les fantasmes des cols blancs. » Il ne veut pas travailler pour les projets que je lui soumets. « Je crée pour moi. Ma passion ne se marchande pas. »
J'ai refermé la porte de son atelier mais, depuis, je n'ai jamais arrêté de l'observer. Il a continué à concilier la virtuosité technique et la vision artistique. Il a attendu que le marché le comprenne. Il n'a pas vacillé quand la trésorerie fondait. Il a investi dans ses fours et dans ses outils. Il a créé un atelier métal en recrutant les tourneurs et les monteurs en bronze les plus prometteurs. Il a arraché la reconnaissance du milieu en recevant le Prix Liliane Bettencourt pour l'Intelligence de la Main. Aujourd'hui et pour toujours, il souffle et il apprend aux jeunes à souffler.
Ce livre a besoin de commencer par les mots du seul artisan qui m'ait refusé la porte de son atelier. Cette entrée en matière fut l'avertissement dont j'avais besoin pour recueillir ensuite, avec intégrité, la parole de tous les autres. Je n'ai jamais payé le prix du labeur et du corps blessé. Je n'ai pas été écrasée par la toute-puissance de la Matière. Je ne suis pas la servante de ma vocation au sacrifice de mon confort physique et psychologique. Mais j'ai poussé des centaines de portes. Je suis allée dans les ateliers, dans les écoles, dans les maisons, dans les associations. Partout, j'ai écouté. Partout, j'ai observé.
Personne ne m'a fait de grands discours mais j'ai décelé dans les gestes, dans les regards, dans les postures, dans les rêves, dans les mémoires des artisans d'art, une sagesse – ou plutôt une forme d'intelligence parce qu'elle ne s'écoute pas parler. Elle ne se raconte pas. Elle ne s'apprend pas vraiment. Une façon de se tenir face à la vie. À la fois humble et invincible. Un rapport au temps qui honore la durée. Un sens du collectif. Un respect du Vivant. Et ce goût, non-négociable, de la beauté.
Les métiers d'art sont un écosystème économique et culturel dont l'originalité et la valeur viennent de la maîtrise de savoir-faire d'excellence au service d'une capacité de création et d'innovation. Aux métiers d'art, j'ai cru apporter mon énergie entrepreneuriale, mon efficacité commerciale et mon sens de l'engagement. Mais ce qui a été le plus utile jusqu'à présent, c'est mon goût des mots.
Pour convaincre des parents de laisser leur enfant embrasser une carrière « manuelle » à quinze ans. Pour aider un patron à tenir et à se définir le temps que les commandes reprennent. Pour offrir ma voix à une artisane penchée sur le globe terrestre qu'elle restaure depuis plusieurs mois. Pour faire découvrir à Sidi la poésie et les débouchés de la plumasserie. Pour raconter la sensualité des métiers d'art à l'intelligentsia parisienne à travers une exposition clandestine. Pour partager des parcours professionnels ancrés dans la beauté et dans la liberté à des étudiants prometteurs. Pour partager les lumières et la force créative de l'intelligence artisanale à des humains déboussolés.
J'écris ce petit éloge parce que regarder les artisans m'inspire et me donne envie d'agir. Les portraits et les idées que j'y partage sont l'empreinte laissée dans mon cœur par toutes ces années passées dans les ateliers. Je voudrais transmettre l'élan que les métiers d'art m'ont donné.